24 décembre, j’ai 9 ans.
Depuis ce matin, mon frère, ma sœur et moi ne tenons pas en place dans la maison. Aujourd’hui c’est notre jour préféré de l’année, celui que tous les enfants du monde attendent avec impatience. Comme d’habitude, la maison résonne de nos cris et de nos jeux d’enfants, mais toutes nos pensées sont tendues vers un seul instant, le moment magique et incertain où « ça y est le père Noël est passé ! ». Nous rions et chahutons, ivres d’une joie fiévreuse, chauffés à blanc par l’excitation de l’attente. Au fur et à mesure que nous avons grandi, nos parents ont eu de plus en plus de peine à nous coucher la veille de Noël, pour laisser le temps au père Noël de faire sa distribution de cadeaux. Aujourd’hui, nous sommes bien décidés à percer son secret, et à entrevoir enfin ce personnage insaisissable.
25 décembre, minuit passé de quelques minutes.
Ça y est, il nous a encore eu le vieux bonhomme. Aujourd’hui, nous avons vraiment cru que nous le verrions, quand ma petite sœur s’est écrié : « regardez, là dans le ciel, il y a une lumière ! Je suis sûre que c’est le père Noël ! ». Nous avons tous couru à la fenêtre, mais il n’y avait plus rien… C’est à ce moment que nous avons reçu le signal tant espéré : « le père Noël est passé ! ». Cette année, nos yeux sont plus brillants encore que d’habitude… Le père Noël s’est surpassé : il nous a apporté à chacun un déguisement somptueux en satin brillant. Une fée bleue, une marquise rose, et un petit cow-boy jouent jusqu’au bout de la nuit.
24 décembre, j’ai 31 ans.
Me voilà maman de deux petits bouts, bientôt trois. Maintenant, c’est nous qui réunissons la famille dans notre nouvelle maison. Les papis et les mamies, les tatas et les tontons, les cousins et les cousines, tout le monde est là qui guette l’arrivée du vieux bonhomme mythique. Chaque Noël, je retrouve ce petit goût pétillant de Mistral gagnant quand je prépare la maison pour les fêtes. Le sapin, en plastique, n’a plus son parfum de fête, mais en contrepartie, nous en profitons dès la fin novembre lorsque les catalogues de Noël sont venus annoncer avec insistance l’arrivée de Noël, et que nous cédons aux demandes répétées de nos petits pour monter le sapin. Et c’est vrai que tout à coup, je me sens plus joyeuse, mon insouciance d’enfant soudain réveillée par la décoration de la maison, à l’unisson de mes enfants. Cette année, j’ai eu envie de leur offrir ce cadeau merveilleux que ma mère nous avait fait à l’époque de mes 9 ans, un déguisement unique fait maison. Je n’ai jamais oublié le plaisir de recevoir et de jouer avec ce cadeau inattendu et somptueux, que ma mère, trop peu fortunée pour l’acheter tout fait, avait confectionné à notre insu des soirs durant. À mes enfants qui établissent leur liste de cadeaux en cochant des photos sur les catalogues, j’ai voulu faire goûter ma madeleine de Proust de Noël. Et comme toujours, ma mère a répondu présente, et a réalisé un merveilleux costume de fée en satin rose et un déguisement de Zorro à la cape noire doublée de satin rouge. Ce soir, je savoure les étoiles dans les yeux de mes petits, et Noël a encore un goût d’enchantement…
24 décembre 2013.
Arrivés hier de Seattle, nous nous préparons doucement à réveillonner chez Mamie en petit comité. Nos petits sont devenus grands, et les plus jeunes s’affairent à décorer le petit sapin en plastique. Ce soir, nous réveillonnerons sans Mamie, qui n’a pas eu envie de passer la nuit dans son ancienne demeure, préférant profiter du repas organisé dans sa maison de retraite familiale. Étonnés et soulagés, nous nous sommes — un peu lâchement — gardés d’insister, heureux de pouvoir nous reposer cette nuit, sans avoir à être sans cesse sur le qui-vive pour prévenir une chute éventuelle. Minuit arrive, et nos grands nous aident à disposer les cadeaux sous le sapin. Ils nous ont fait des cadeaux surprise… Le temps des mythes enfantins est passé, mais ils essaient d’en retrouver le goût en renversant les rôles : ce sont eux qui nous font des surprises maintenant. Noël a un drôle de goût cette année, ce n’est plus une madeleine, encore moins un bonbon pétillant.
La semaine suivante, ce sont mes parents qui nous accueillent. Pendant une semaine, nous nous faisons gâter, dorloter, comme les enfants que nous sommes restés à leurs yeux. Comme toujours, ma mère s’escrime à faire plaisir à chacun, multipliant gâteaux et petits plats. Mes parents ont toujours bon pied bon œil, mais, sournoisement, le temps fait son œuvre, et je vois maintenant leur dos qui se courbe, la fatigue qui arrive plus vite. Dans le miroir, je vois aussi mes poches sous les yeux s’installer à demeure, résistant aux bonnes nuits de sommeil. Pourquoi soudain ai-je l’impression que le temps s’est accéléré ?
Comme un livre d’images trop souvent feuilleté, Noël a perdu ses brillantes couleurs. De fête attendue et merveilleuse, il s’est métamorphosé en un moment doux-amer, où le désenchantement du temps qui passe a pris le pas sur le plaisir de se retrouver en famille. Noël, c’est désormais un marqueur du temps écoulé. Que c’est difficile de vivre l’instant présent en suivant le commandement « carpe diem » ! J’ai perdu mes joies enfantines de l’ici et maintenant. Je ressens l’amour que je porte à mes parents une fois que je les ai quittés ; je me rends compte que ma vie américaine me manque quand je suis en France. Ce n’est que grâce au décalage du vide ou de la différence que j’apprécie les êtres et les choses. C’est le temps des bonnes résolutions. Voici la mienne pour 2014 : vivre chaque jour comme si c’était le dernier ; apprendre comme si j’avais toute la vie devant moi.